R I J A S O L O

PHOTOGRAPHE


© Rijasolo 2017

« Miverina » signifie revenir.

Miverina parle d’un retour à Madagascar, d’une (re)découverte de ce pays d'où je tire mes origines.
Je ne sais pas trop comment définir ce travail, commencé en 2004. Ce n’est pas un reportage, ni un documentaire. Je définirai plutôt cette succession d’images comme faisant partie d’un carnet de route… un recueil de photographies sur ce que je fais là-bas, qui je rencontre, ce qui m’émeut, ce qui me révolte. Il n’y a pas d’histoire, pas de narration, pas de début, ni de fin.
Ce sont juste des photographies faites à Madagascar et choisies, non pas parce qu’elles pourraient correspondre à l’idée que l’on se fait – que l’on espère aussi – d’un pays comme celui-ci : le bout du monde, l’exotisme, le soleil, la joie de vivre des habitants malgré la misère, etc... mais parce qu’elles me semblent se rapprocher d’un état d’esprit, mon état d’esprit à ce moment là, ce moment où je pressens qu’il y a une légitimité dans l’acte photographique, cette nécessité de fixer le temps. Une lumière, un regard, une attitude, une tension, un simple réflexe parfois… souvent, en fait. Comme la peur d’un vide si l’image n’est pas saisie.

C’est ce vide qui m’a obsédé, et m’a poussé à retourner à Madagascar. Il y a eu le désir de me sentir là-bas, comme lorsque j’étais enfant, avec pour seuls affects des souvenirs heureux, la moiteur, les odeurs, les couleurs, un sentiment d’insouciance, le sentiment d’être bien chez soi.
Mais que s’est-il passé avant 2004 ?
Je n’avais jamais oublié Madagascar : il y avait la famille, mes parents, ici en France, des choses simples comme la musique ou le sakafo*. Et puis notre vie, à la maison, rythmée par les nouvelles du pays, la venue d’un cousin ou d’une cousine, la mort d’un proche, le régime politique de Ratsiraka, la crise de 1991, puis celle de 2002…
Mais je n’ai jamais été en état de manque non plus vis à vis de Madagascar, comme l’avait pu être probablement mon père en arrivant à Paris dans les années 60 pour y étudier. Comment aurais-je pu être en manque d’un pays à l’autre bout du monde alors même qu’il me fallait me construire en France, que je me devais d’apprendre son Histoire, ses valeurs, et que l’enjeu d’une vie « réussie » dépendait de ma capacité d’intégration, ma capacité à savoir tirer profit d’une éducation républicaine ?
Je m’imagine souvent ce moment où mes parents se sont résignés à rester en France car les conditions de vie à Mada devenaient impossibles. J’imagine souvent ce moment où ils se sont résignés à repartir de zéro, sans patrimoine, sans argent, avec pour seul désir de trouver leur place. Ne pas se faire remarquer, ne pas gêner, réussir sa nouvelle vie et celle de ses enfants.
Souvent, j’admire ces jeunes de maintenant qui revendiquent haut et fort leur origine non-française, qui s’inquiètent qu’on puisse oublier d’où ils viennent. Il me semble qu’on ne devrait pas laisser un homme politique fragiliser encore plus les choses en disant : « La France, ou tu l’aimes ou tu la quittes ! »…

Un jour j’ai dû renouveler mes papiers d’identité et l’on m’a demandé de produire un certificat de nationalité, c’est-à-dire un jugement du tribunal certifiant que j’étais citoyen français. Alors même que cette procédure était tout à fait habituelle et purement formelle, j’ai été mal à l’aise en attendant la production de ce sésame permettant à chaque citoyen né à l’étranger ou dont les parents sont nés à l’étranger, de leur permettre de continuer à porter la nationalité française. J’ai été mal à l’aise en imaginant que mon appartenance légitime à la Nation française ne reposait finalement que sur l’obtention de ce bout de papier.
Je crois que c’est à partir de ce moment-là, ce rappel à l’ordre, dirais-je, que mon besoin de revoir Madagascar s’est réveillé. Non pas juste en entendre parler ou l’entre-apercevoir par l’entremise d’un quelconque média, mais y aller simplement, me sentir exister là-bas, sentir mes pieds ancrés dans son sol, dans cette terre argileuse. J’ai eu besoin de m’y rendre pour y rire, y pleurer, y être en colère, y être excédé, pour y entendre le son de la langue, le son de la rue, pour y être accueilli et rejeté, pour y apprendre, pour y désapprendre, pour savoir qui je suis, moi, maintenant là-bas…
Revenir à Madagascar résulte d’un besoin de vivre la sensualité de ce pays, ses gens, que j’ai si longtemps oubliés… négligés ?

Miverina raconte mes rencontres, mes déambulations, mes hésitations. C’est l’histoire d’un photographe rentrant au pays qui tente de rattraper le temps perdu, qui ne voudrait être ni reporter, ni touriste, qui voudrait juste donner du sens à sa présence à Madagascar, qui voudrait croire à la possibilité que deux histoires puissent coexister.
Lorsque je suis à Mada, des questions me ramènent toujours cruellement à un point de départ : c’est quoi être Malagasy ? Est-ce que c’est savoir vivre au jour le jour, savoir survivre ? Est-ce que c’est juste subir un complexe d’infériorité inconscient face au vazaha** ? Et puis c’est quoi être un Français de l’immigration qui retourne dans son pays d’origine ? Le retour de l’enfant prodige ou un autre loup-colonisateur déguisé en agneau ? Pourquoi se sentir étranger dans son pays d’origine ? Pourquoi se sentir illégitime ici et là-bas ? Pourquoi se sentir doublement absent dans sa double nationalité ?
Beaucoup de questions et d’errements sans réponse. Mais je ne pense pas vouloir trouver ses réponses,…peut-être par lâcheté… peut-être aussi parce que si tout était si évident, je ne trouverais plus l’envie de retourner là-bas. Pour l’instant la photographie me permet d’approcher une certaine compréhension de ce que je fais, ce que je vis, moi, à Madagascar. Miverina est une traduction incomplète, chancelante, d’une identité à reconstruire. Pour cela il y a la nécessité de trouver l’image juste, comme on chercherait le mot juste, la note juste.
Par chacune de ces photographies, je veux exprimer ce qui me semble primordial dans ce retour. Je propose ce travail comme une représentation, une interprétation de ces quelques moments où je me sens presque en connivence avec ce pays. Mais, comme le disait Michael Ackerman, le photographe se sent toujours au bord de quelque chose ; il y a derrière cela, une obsession produite par de l’insatisfaction. Depardon parlait de la quête du lieu acceptable en évoquant l’état d’errance.
Ces photographies, par leur accumulation, sont pour moi le moyen d’atteindre une forme d’apaisement.

*Le repas
** Le Blanc, L'Occidental

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